Vous avez peut-être lu des articles, vu des reportages ou séries s’alarmant delaprise d’ampleur du masculinisme sur les réseaux sociaux. Mais à quoi font-ils référence ? Plusieurs courants font partie de ce qu’on nomme « la manosphère », avec un vocabulaire propre, une banalisation de stéréotypes sexistes et une vision inégalitaire des relations entre les femmes et les hommes.Ilsestimentque le féminisme est allé trop loin et que l’homme doit reprendre sa place de dominant dans la société (comme s’il l’avait perdue).
Type :
Influence
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Réseaux sociaux
Selon une enquête du Forum des jeunes en Fédération Wallonie-Bruxelles en 2025-2026, 75% des jeunes ont entendu parler de masculinisme. Parmi celles et ceux confronté·es à des contenus masculinistes, 65% l’ont été par l’intermédiaire des réseaux sociaux, involontairement, voire de manière insidieuse. Une enquête de la RTBF a récemment constaté la rapidité avec laquelle les contenus proposés par les algorithmes sur TikTok pouvaient glisser vers des contenus masculinistes : des contenus sur le sport, on passait à la motivation, puis à des idéaux masculinistes, dont certains prônant la violence à l’encontre des femmes.
Ne cédons pas à la panique. Si ces discours sont parfois très visibles en ligne, c’est aussi parce que les plateformes tendent à mettre en avant les contenus qui suscitent de fortes réactions, donnant ainsi une visibilité disproportionnée à une minorité bruyante. Gardons à l’esprit que ce qui occupe beaucoup de place sur nos écrans ne reflète pas nécessairement l’opinion de la majorité. Pour autant, il est important d’en parler avec les jeunes, de décrypter ces discours et leurs codes, et de les aider à comprendre en quoi ils peuvent être problématiques.
Une vision hiérarchisée des rapports de genre
Le vocabulaire des influenceurs masculinistes, souvent appelés « mascus », révèle immédiatement une vision hiérarchisée des rapports entre femmes et hommes. Du côté des femmes : la soumission, la place assignée, la souffrance, la faute, le mépris. Du côté des hommes : le respect, l’autorité, la domination, et une référence constante à ce qui serait « naturel ».
Ce lexique structure aussi une hiérarchie entre hommes eux-mêmes, opposant l’« homme alpha » (dominant, sûr de lui, désirable) à l’« homme bêta » (faible, dominé, méprisable) (voir notre glossaire ci-dessous). Le discours se drape volontiers dans un vernis moral : il est question de droits, de « place de chacun dans la société », d’« ordre naturel ». La jalousie, le couple, les relations amoureuses deviennent autant de terrains où ces normes sont présentées comme des vérités incontestables.
Qui ciblent-ils ?
Sur les réseaux sociaux, les messages de la manosphère sont promus par divers influenceurs qui ciblent en priorité les jeunes hommes en construction identitaire (une période où les questions sur la virilité, la séduction ou la place dans le groupe sont particulièrement vives). Ces créateurs de contenu exploitent ces insécurités en proposant des réponses simples et rassurantes à des questions complexes : comment être respecté, comment plaire, comment « réussir » en tant qu’homme.
De quoi doit-on s'inquiéter ?
Ces influenceurs banalisent des discours radicaux ou haineux à travers des mèmes, des blagues et du trolling (messages offensants ou agressifs), mais discutent aussi de sujets divers comme la santé, les jeux vidéo, les voitures, la politique ou l’argent, ce qui brouille les frontières et rend le glissement vers des idées plus extrêmes difficile à percevoir. Des contenus générés par IA peuvent également faire circuler des idées sexistes ou masculinistes. Dès lors, les jeunes peuvent avoir du mal à identifier ces contenus problématiques, voir extrêmes, auxquels ils peuvent être exposés.
Sans diaboliser les usages ou les contenus que suivent vos enfants, invitez-les à dialoguer, à expliquer les contenus récents qu’ils et elles suivent. Questionnez-les sur comment sont illustrés ou racontés des concepts tels que la réussite, l’argent, le couple, le sport, le mérite, etc. par les créateur·rices de contenu et les comptes qu’ils et elles affectionnent. Sans jugement, tentez de déconstruire avec eux et elles les narratifs auxquels ils ou elles sont confronté·es : c’est OK selon toi ? N’est-ce pas exagéré ?Quels impacts cela peutavoir?Côtoies-tu des personnes qui pourraient avoir le même discours dans ton entourage proche ?
Les discours masculinistes peuvent impacter la manière dont les jeunes perçoivent le monde, comment ils et elles conçoivent leurs relations, comment ils et elles doivent se comporter avec les autres ou en groupe. Sans vous immiscer dans toutes les activités (numériques, mais pas seulement) de vos enfants, maintenez le dialogue, insistez sur ce que sont des comportements acceptables ou non, débattez avec eux s’ils ou elles sont témoins d’actes ou de paroles problématiques. Par cette communication et ce dialogue, vous les accompagnez dans leur construction identitaire et leur transmettez des compétences psychosociales solides.
Glossaire des termes propres à la manosphère
La manosphère : réseau de communautés qui créent, consomment et diffusent sur Internet des contenus destinés aux hommes et aux garçons. Elle comprend plusieurs groupes qui diffèrent par leurs objectifs et leurs centres d’intérêt, mais qui sont tous largement antiféministes. Dans la manosphère, on peut compter diverses mouvances : Incel, MGTOW, PUA, coach en séduction, etc. Les définitions suivent. Mais on peut avoir des propos masculinistes et ne pas se réclamer pour autant de ces groupes.
Masculinisme : ensemble de revendications cherchant à promouvoir les droits et les intérêts des hommes dans la société au détriment de ceux des femmes. Il ne doit pas être mis en opposition avec le féminisme. Là où le féminisme prône l’égalité entre tous les genres, le masculinisme vise une domination masculine.
Mascu : contraction de masculiniste, ce mot est utilisé dans le langage courant comme un nom (« un mascu ») ou comme un adjectif (« un discours mascu »).
Incel : mouvance composée de célibataires involontaires qui attribuent la cause de leur célibat aux femmes. Ses membres blâment les femmes pour leur refus d’avoir une relation sexuelle avec eux et peuvent développer une haine profonde ainsi qu’une misogynie violente.
Male Gaze (ou regard masculin) : concept théorisé en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey. Il désigne la manière sexiste dont les médias et la culture dominante représentent les femmes à travers le point de vue d’un homme hétérosexuel, transformant souvent les personnages féminins en objets de désir passifs. Ce concept est considéré comme le signe d’un pouvoir asymétrique.
Mansplaining : mot-valise composé des termes anglais man (« homme ») et explaining (« explication »). Il désigne une situation dans laquelle un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte, souvent sur un ton paternaliste ou condescendant.
Mâle Alpha : désigne un individu dominant au sein d’un groupe, caractérisé par une forte assurance, du charisme, du succès et un statut de leader. Popularisé par l’éthologie animale, le terme désigne initialement le « chef de meute » (comme chez les loups ou certains primates), qui s’impose par la force pour accéder à la nourriture et à la reproduction.
Chad : mot d'argot désignant également un stéréotype d'homme séduisant, sûr de lui et ayant du succès auprès des femmes, souvent perçu comme un « mâle alpha ».
Mâle Sigma (ou Sigma Boy) : concept désignant un archétype masculin populaire sur les réseaux sociaux. Souvent défini comme un « loup solitaire », il s’agit d’un homme charismatique et dominant qui choisit de vivre en marge des hiérarchies sociales traditionnelles. Popularisé par la chanson Sigma Boy, venue de Russie, le terme est aujourd’hui utilisé dans le langage courant des ados. Il peut aussi être représenté par l'émoji 🗿.
Mâle Bêta : terme parfois utilisé comme auto-identification par des hommes qui n’incarnent pas la masculinité hégémonique. Il renvoie à des traits de personnalité coopératifs, fondés sur l’empathie, l’écoute et l’intelligence émotionnelle. Dans les milieux de la manosphère, il est employé de manière péjorative pour désigner des hommes perçus ou se revendiquant comme féministes.
Homme soja (ou Soy Boy) : qualifiant d’abord les hommes végétariens ou vegan de manière péjorative, comme des hommes manquant de protéines animales. Le terme est aujourd’hui utilisé de manière similaire au Mâle Bêta, incarnant une masculinité qui ne répond pas aux valeurs traditionnelles de ce qui serait défini comme un homme viril.
Mâle Oméga : expression utilisée initialement par des spécialistes du marketing américains pour décrire le consommateur lambda. Par opposition à l’alpha (dominant, décisionnaire, acteur), l’oméga est présenté comme peu impliqué, tant socialement que professionnellement, dominé, suiveur et docile.
MGTOW (Men Going Their Own Way) : mouvement regroupant des hommes qui choisissent de se séparer totalement des femmes et de la société, car perçue comme gynocentrique, c’est-à-dire centrée sur les femmes.
PUA (Pick-up Artists) : « artistes de la drague » qui considèrent les relations sexuelles comme un jeu de manipulation et de conquête, valorisant une forme d’hypervirilité.
Red Pill (Pillule rouge) : métaphore empruntée du film Matrix, où le héros doit choisir entre la pilule bleue (rester dans l'illusion) et la pilule rouge (voir la réalité en face). Dans la culture de la manosphère, « prendre la pilule rouge » signifie avoir « ouvert les yeux » sur un prétendu complot ou une réalité cachée : celle d'une société gynocentrique (centrée sur les femmes) qui défavoriserait systématiquement les hommes.
Body Count : désigne le nombre de partenaires sexuels qu'une personne a eus au cours de sa vie. Le concept est largement relayé par la manosphère et certains discours masculinistes où un homme qui a beaucoup de partenaires est valorisé pour sa « performance », tandis qu'une femme ayant un chiffre élevé est stigmatisée (slut-shaming).
Pick me girl (ou simplement « pick-me ») : expression péjorative utilisée sur les réseaux sociaux pour désigner une femme qui cherche à obtenir l’approbation, l’attention ou la validation des hommes, souvent en essayant de se montrer « différente » des autres femmes. Ce terme dénonce les femmes qui se distinguent des autres pour plaire aux hommes, mais il critique les femmes au lieu de critiquer le système qui les y pousse.
Friend zone et Fuck zone : La Friend zone (zone amicale) désigne une situation d’asymétrie des sentiments dans laquelle une personne éprouve des sentiments amoureux ou sexuels pour une autre, mais que celle-ci ne souhaite entretenir qu'une relation strictement amicale. Tandis que la Fuck zone désigne la situation inverse dans laquelle une personne est réduite à une seule dimension physique ou sexuelle, sans aucune perspective de tendresse, de sentiment ou d'engagement de couple. En parlant de « friend zone » et de « fuck zone », les masculinistes réduisent toute relation avec une femme à une seule question, « est-ce que j’obtiens du sexe ou pas ? ». L’amitié devient alors un échec ou une injustice subie, et le refus d’une femme n’est plus un choix légitime mais un tort fait à l’homme.